Publié à l’origine dans le numéro spécial de TEACH Magazine, Amour, égalité, justice : 25e anniversaire de la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations, 2026
Par Marilena Murgan
« Qu’est-ce qu’une famille? » La question est simple et les réponses, multiples, mais le droit canadien n’en a eu qu’une seule pendant longtemps.
Aujourd’hui, les enfants de partout au Canada dessinent leur famille en classe : deux mamans, deux papas, un papa et une belle-maman, un grand-parent qui les élève seul, etc. Il y a 25 ans, ce ne sont pas toutes des familles qui avaient les mêmes droits aux yeux de la loi.
Un moment charnière
En 2000, le Parlement canadien a adopté une loi qui a modifié les droits au Canada : la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations. Bien qu’elle n’ait pas été aussi médiatisée que la Charte des droits et libertés ou, plus tard, le mariage homosexuel, c’était une étape essentielle dans la reconnaissance des droits des couples de même sexe par le gouvernement fédéral.
À l’occasion de son 25e anniversaire, l’occasion est belle pour les éducateurs de reprendre du service à cet égard et de voir les retombées qu’elle a eues ainsi que les remous juridiques qu’elle a créés dans une optique d’inclusivité en classe comme à l’extérieur.
Enseignante de français langue seconde et créatrice d’ateliers depuis plus de vingt ans, j’ai pu voir de près comment cette loi a transformé le milieu de l’enseignement et la manière dont les élèves réfléchissent à l’identité, à la famille et à la justice.
Mon enseignement a été influencé par des Canadiens de premier plan, notamment la juge Rosalie Abella, qui a consacré sa carrière à la défense des droits à l’égalité, et l’honorable Svend Robinson, qui a joué un rôle déterminant dans la visibilité des LGBTQIA2S+ sur la scène politique. Leur héritage et les avancées législatives auxquelles ils ont contribué ont fourni un socle aux milieux d’apprentissage que nous tentons aujourd’hui de rendre sensibles aux réalités culturelles.
Le présent article rappelle l’importance de poursuivre ce cheminement et montre que l’éducation demeure un puissant levier de changement social, dans la mesure où nous cherchons à créer des milieux d’apprentissage respectueux de l’histoire, du parcours et de l’identité de chaque élève. Je réfléchis aussi à la portée de cette loi pour les élèves, les familles et les éducateurs ainsi qu’aux conditions d’un enseignement à la fois fidèle à son esprit et attentif aux réalités vécues, susceptible de favoriser un dialogue constructif sur l’équité, la pluralité des modèles familiaux et les droits de la personne.
La famille canadienne redéfinie
La Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations a été adoptée en 2000 sous le gouvernement libéral de Jean Chrétien. On y trouve les modifications les plus complètes de l’histoire législative canadienne en ce qui concerne la reconnaissance des relations entre personnes de même sexe.
Ces modifications touchent, entre autres, la fiscalité, les régimes de retraite, le parrainage d’immigration et l’assurance-emploi, de façon à soumettre les couples de même sexe en union libre aux mêmes règles et à leur reconnaître les mêmes avantages que les couples hétérosexuels. Ce faisant, la Loi affirme la légitimité des familles homoparentales, sans redéfinir le mariage qui, à l’époque, restait réservé aux couples hétérosexuels.
C’est un changement législatif qui procède d’exigences juridiques et de considérations morales. Elle fait suite à des décisions sur l’inconstitutionnalité de la discrimination gouvernementale à l’encontre des couples de même sexe. Mais elle reflète aussi l’évolution des valeurs d’un pays de plus en plus attentif à sa diversité.
La Loi a fait progresser les choses, mais elle n’a pas tout réglé. Elle n’a pas légalisé le mariage entre personnes de même sexe (légalisation qui est survenue en 2005) et a laissé des trous, notamment pour ce qui est de l’adoption et des droits parentaux. Pourtant, pour bien des Canadiens LGBTQIA2S+, la Loi a reconnu la légitimité de leur amour, de leurs relations et de leur place dans la société. Pour les enfants élevés par des parents de même sexe, elle marque le point de départ d’un cheminement vers une pleine reconnaissance juridique.
Littérature inclusive : portrait de familles réelles
L’un des moyens les plus efficaces d’amener les élèves à s’approprier, sur les plans affectif et intellectuel, les enjeux de la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations consiste à recourir à des livres à l’image de la diversité réelle des familles.
Voici les livres qui, dans mes cours de français, se sont imposés comme des outils essentiels pour nourrir l’empathie et susciter la discussion autour de la diversité familiale :

Dans la nuit tu te dévoiles
d’Isabelle Jameson,
illustré par Sylvain Cabot

Julian est une sirène
de Jessica Love

Le mariage d’oncle Benji
de Sarah S. Brannen,
illustré par Lucia Soto

Mes deux mamans
de Bernadette Green,
illustré par Anna Zobel
Lors des discussions en classe, certains élèves s’identifient d’emblée aux textes. Ils sourient lorsqu’ils voient des personnages avec deux mamans, ou un enfant qui explore son identité. Ils hocheront la tête ou laisseront entendre qu’ils se reconnaissent dans ces pages, heureux de trouver un livre qu’ils jugent enfin fidèle à leur réalité. Ce qui se joue alors est puissant : des expériences vécues, trop souvent reléguées à l’arrière-plan, se trouvent reconnues, et la discussion peut s’ouvrir autrement sur l’inclusivité.
Malheureusement, toutes les réactions ne sont pas positives. Certains élèves se tortillent avec malaise, froncent les sourcils ou laissent entendre qu’ils trouvent les livres étranges et s’interrogent sur leur pertinence en classe. D’autres réagissent immédiatement et demandent pourquoi de tels thèmes devraient être abordés à l’école.
Ces réactions, pour inconfortables qu’elles soient, sont tout aussi formatrices : elles créent des espaces de dialogue, de réflexion et de remise en question des préjugés. Elles rendent visibles les normes profondément intériorisées que certains élèves apportent avec eux et rappellent à quel point une représentation plus juste des réalités familiales, accompagnée d’un dialogue encadré, est nécessaire.
Des livres comme ceux-ci remplissent une double fonction : ils permettent à certains élèves de se reconnaître enfin, et donnent aux autres des repères pour comprendre ce que peut vivre autrui. Ils suscitent des échanges plus approfondis sur le respect, l’inclusion et les avancées juridiques et culturelles qui ont rendu possible la représentation des familles dans toute leur diversité.
La Loi comme point d’entrée d’une éducation inclusive
Vingt-cinq ans plus tard, la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations trouve encore un écho dans les salles de classe. En français et en sciences sociales, notamment, il arrive souvent qu’on doive expliciter des notions d’identité, d’appartenance et de citoyenneté. La genèse de la Loi ouvre une porte sur l’enseignement de ces notions.
On peut aborder la réflexion en articulant la littérature à une démarche d’enquête. J’ouvre la réflexion en demandant ce qui fait une famille ou encore qui décide des familles que reconnaît la loi. Ensuite, nous discutons de livres qui bousculent les stéréotypes et encouragent l’ouverture d’esprit.
À partir de lectures ciblées, les élèves observent comment la langue véhicule des valeurs culturelles et apprennent à employer de manière significative et respectueuse un vocabulaire inclusif (deux mamans, deux papas, mon parent non binaire).
Voici quelques exemples de ressources pour la classe :
- Primaire : Lesson Plans to Welcome All Families in Your School Community
- Intermédiaire : Toilets, bowties, gender and me
- Secondaire : 2SLGBTQ+ Mostly Canadian History Jeopardy
- Français : Créer des milieux authentiques
- Bispiritualité : First Stories – Two Spirited
Quand la Loi se raconte : voix à la première personne
L’un des moyens les plus efficaces de faire saisir la portée de la Loi consiste à en raconter l’histoire. Dans ma classe, j’ai proposé des extraits d’entrevues et de témoignages de Canadiens LGBTQIA2S+ qui montrent ce qu’ils retirent des gains juridiques qui en sont issus.
Par l’association de ces témoignages à des livres illustrés comme And Tango Makes Three de Justin Richardson et Peter Parnell et Le garçon invisible de Trudy Ludwig, les plus jeunes peuvent mieux comprendre ce que d’autres vivent (personnages familiers, situations plausibles dans leur milieu) et développer l’empathie et l’inclusion et affiner leur compréhension de la diversité des familles et des dynamiques sociales.
Ces témoignages donnent un visage humain à la loi et amènent les élèves à réfléchir à la manière dont les lois structurent le quotidien des familles à l’échelle du pays. Suivant une démarche d’enquête guidée et un dialogue structuré, les élèves peuvent ensuite comparer les droits de la personne à différentes époques et se pencher sur la lutte toujours en cours pour l’équité dans des domaines comme les soins de santé, l’éducation et le logement.
La culture populaire a, elle aussi, influencé de façon marquante la manière dont l’inclusion est perçue dans la société. Des émissions comme RuPaul’s Drag Race ont contribué à faire entrer, dans les médias grand public à l’échelle mondiale, des questions liées au genre, à l’identité et à l’expression de soi. Ce qui relevait autrefois d’une présence marginale à l’écran occupe désormais une place centrale à la télévision et alimente les échanges sur l’acceptation de soi, la diversité et l’authenticité.
En classe, les élèves évoquent souvent l’émission ou ses retombées culturelles et font un lien inattendu, mais éclairant, entre la loi, la culture médiatique et l’identité personnelle. Les transformations culturelles viennent compléter des réformes juridiques comme la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations et renforcent l’idée selon laquelle l’inclusion constitue un impératif à la fois légal et culturel.
RuPaul’s Drag Race conclut certains épisodes par des séquences marquantes où les concurrents se recueillent devant une photo d’eux plus jeunes et formulent des paroles d’amour, de courage et d’acceptation. Ces moments excèdent le pur registre du divertissement : ils donnent à voir une vulnérabilité assumée et une affirmation de soi qui résonnent profondément chez les téléspectateurs de tous les âges.
Le simple fait, pour les participants, de dire qu’ils sont dignes tels qu’ils sont rappelle avec force que l’identité a vocation à être célébrée plutôt que dissimulée. Pour les éducateurs, ces messages peuvent inspirer des discussions en classe sur l’estime de soi, la résilience et l’importance de créer des espaces où chaque élève se sent reconnu et valorisé.
L’intersectionnalité dans la salle de classe
L’enseignement de la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations invite également à une réflexion approfondie sur l’intersectionnalité. Il est essentiel de reconnaître que ce ne sont pas tous les membres de la communauté LGBTQIA2S+ qui ont bénéficié de la Loi de la même manière ou au même moment. Aujourd’hui encore, les personnes racisées, les Autochtones, les personnes handicapées et les nouveaux arrivants au Canada font face à des discriminations multiples que les seules réformes juridiques ne sauraient effacer.
Lors des discussions en classe, je traite de ces questions à l’aide de livres tels que Le secret d’Aimée de Nadine Brun-Cosme et Ewen Blain et Mon ami Jim de Kitty Crowther. Ces textes aident les élèves à analyser les représentations des identités et des familles, les rapports sociaux et les enjeux de justice dans une perspective intersectionnelle.
Les élèves réalisent ensuite des projets qui mettent en relation des enjeux d’équité actuels et des moments charnières de l’histoire, en se penchant notamment sur la place accordée aux différents acteurs dans l’élaboration des lois ainsi que sur la manière dont ces lois reflètent certaines identités ou en marginalisent d’autres.
Stratégies pédagogiques pour aller encore plus loin
Voici des idées pour aider les éducateurs à intégrer la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations dans leur pratique :
- Analyse comparative : Comparer la législation canadienne à celle d’autres pays. Discuter du mouvement mondial pour les droits des LGBTQIA2S+ et du rôle de la diplomatie canadienne.
- Projets de création : Inviter les élèves à écrire des lettres ou des articles de journaux du point de vue d’une personne dont la vie a changé suivant l’adoption de la Loi.
- Frises chronologiques : Créer une chronologie des avancées juridiques pour les LGBTQIA2S+ au Canada, y compris la décriminalisation de l’homosexualité en 1969 et la Loi de 2000.
- Jeux de rôle et débats : Demander aux élèves de jouer le rôle de législateurs, d’activistes ou de familles touchées par la Loi et de débattre de ses effets.
- Cercles littéraires avec des livres inclusifs : Utiliser une variété de textes pour enrichir le vocabulaire et favoriser le dialogue sur l’inclusion. Voici quelques options intéressantes :

Anatole qui ne séchait jamais
de Stéphanie Boulay,
illustré par Agathe Bray-Bourret

Martin petit pingouin et ses deux mamans
de Léo Côme

Mes deux papas
de Juliette Parachini-Deny et Marjorie Béal
Enseigner pour l’équité
Le 25e anniversaire de la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations constitue bien davantage qu’un rappel symbolique. C’est l’occasion d’inscrire l’équité au coeur des apprentissages, de nourrir la réflexion et de contribuer à un avenir où chaque élève verra son identité reconnue et respectée.
Les livres utilisés en classe montrent que l’éducation est d’autant plus efficace qu’elle affirme la dignité de chaque enfant. En dialogue avec l’histoire et la recherche et portés par une posture de bienveillance, ils soutiennent une inclusion qui excède l’espace scolaire.
L’enseignement des lois s’accompagne nécessairement d’une réflexion sur les valeurs qu’elles portent. Profitons de ce moment pour réaffirmer notre engagement envers un Canada véritablement inclusif.
Autres ressources en français
- Interligne : Ligne d’écoute sans frais ou clavardage accessible.
- Jeunes identités créatives : Organisme communautaire pour les familles d’enfants trans. Aide aux parents et aux enfants.
- Tel-jeunes : Téléphone ou texto et clavardage. Pas uniquement pour les questions de genre, destiné à tous les jeunes.
Autres livres en anglais

Antonio’s Card
de Rigoberto González

Families, Families, Families!
de Suzanne Lang,
illustré par Max Lang

Heather Has Two Mommies
de Lesléa Newman,
illustré par Laura Cornell

In Daddy’s Arms I Am Tall: African Americans Celebrating Fathers
par des poètes divers,
illustré par Javaka Steptoe

Stella Brings the Family
de Miriam B. Schiffer,
illustré par Holly Clifton-Brown

Sunday Shopping
de Sally Derby Miller,
illustré par Shadra Strickland
Marilena Murgan is an educator with more than 20 years of experience in various subject areas across all grade levels. She holds a Bachelor of Science in Physics and Chemistry, a Bachelor of Education, and a Master of Education in Curriculum Studies.
Marilena’s main goal as an educator is to make school fun and to include all students in the journey of learning!

