Publié à l’origine dans le numéro spécial de TEACH Magazine, Amour, égalité, justice : 25e anniversaire de la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations, 2026
Par Christine L. Cho
Les temps ont changé depuis que j’ai commencé à enseigner à l’école primaire il y a 30 ans. À l’époque, la plupart des enseignants demeuraient dans le placard. En sortir pouvait être dangereux (et ce l’est peut-être encore pour certains enseignants au Canada).
Aujourd’hui, dans mes fonctions de professeure titulaire à la Schulich School of Education, je constate avec fierté à quel point mes étudiants et futurs enseignants peuvent être pleinement eux-mêmes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la salle de classe. Les aspirants enseignants d’aujourd’hui sont beaucoup plus ouverts d’esprit. Je n’entends plus personne dire qu’on ne croit plus à l’homosexualité.
Voilà maintenant 25 ans que le projet de loi C-23, la Loi sur la modernisation de certains régimes d’avantages et d’obligations, a été adopté. Je peux dire honnêtement qu’en tant que femme cisgenre hétérosexuelle, je n’y ai pas prêté trop d’attention à l’époque. Avec le recul, j’y vois la manifestation de mon privilège que je n’avais pas encore appris à remettre en question. Ce dont je me souviens, c’est la réaction des politiciens conservateurs lors du débat sur le projet de loi C-23. Certains affirmaient que l’adoption du projet de loi sonnerait le glas de la Loi sur le mariage, qu’il s’agissait d’un affront au concept de famille « traditionnelle ».
Je n’en revenais tout simplement pas d’entendre un tel raisonnement. Malgré les avancées considérables qu’a permises l’adoption de ce projet de loi, compte tenu du caractère très conservateur des écoles primaires et secondaires à l’époque, les personnes de mon entourage qui vivaient une relation avec une personne du même sexe étaient loin de se précipiter pour dévoiler leur situation aux services des ressources humaines chargés des avantages sociaux.
Les enseignants LGBTQIA2S+ que je connaissais n’étaient connus comme tels que d’un très petit nombre de collègues, et rarement de la direction. Ils redoutaient que leur quotidien professionnel ne se complique (horaires ou tâches moins favorables, manque de soutien en cas de conflits avec des élèves ou des parents) ou, pire encore, ils craignaient de perdre leur emploi.
Si le projet de loi C-23 visait d’abord la reconnaissance des couples de même sexe et l’octroi d’avantages et de protections, sa portée sociale plus large a contribué à préparer le terrain à des changements dans l’éducation et dans la représentation des personnes LGBTQIA2S+ dans les écoles canadiennes.
Changer les mentalités
À la fin des années 1990, je me souviens que les enseignants commençaient à subir des pressions accrues de la part de groupes de défense des droits des personnes LGBTQIA2S+ comme Egale Canada pour qu’ils instaurent des principes d’inclusion et adoptent des mesures de lutte contre l’intimidation dans les écoles. Beaucoup s’y sont opposés, comme ce fut le cas dans l’école primaire où j’enseignais. Certains enseignants étaient mal à l’aise avec ce contenu, tandis que d’autres soutenaient que les élèves du primaire étaient trop jeunes pour savoir qu’ils étaient gais ou lesbiennes et qu’il n’était donc pas nécessaire d’adapter quoi que ce soit en classe, alors même qu’un élève transgenre fréquentait l’école.
Avec le temps, toutefois, la mobilisation continue et la mise en avant de la lutte contre l’intimidation à l’école ont conduit à la création de la première alliance gais-hétéros au Canada, à l’école secondaire Pinetree de Coquitlam, en Colombie-Britannique. Rapidement, les écoles secondaires partout au Canada ont vu se multiplier ce type d’alliances, aujourd’hui appelées « alliances pour le genre et la sexualité ».
Aujourd’hui, les conseils scolaires sont tenus d’aider tout élève souhaitant créer une alliance. Ce sont des clubs gérés par les élèves, essentiels pour offrir du soutien, créer des milieux où chacun peut s’exprimer sans crainte et défendre les droits des personnes LGBTQIA2S+ à l’école. Elles jouent également un rôle non négligeable dans la sensibilisation des enseignants.
En réfléchissant au chemin parcouru par les alliances gais-hétéros, je pense également aux mutations permanentes de la langue. Aujourd’hui, mes étudiants savent ce que signifie chacune des lettres du sigle « LGBTQIA2S+ ». Le jour où je leur projette mon PowerPoint détaillant tout ce que le « + » peut englober, je vois bien que certains ont le tournis, et je n’ai guère de doute que le diaporama continuera de s’allonger au fil des nouvelles façons de comprendre le genre et la sexualité.
Dès lors qu’on élargit nos catégories de ce qui est socialement acceptable et des façons dont les personnes veulent être nommées, il devient nécessaire d’aborder aussi les besoins des élèves transgenres et non binaires : toilettes non genrées, emploi des pronoms, participation aux équipes sportives correspondant à leur identité de genre.
Il y a 25 ans, jamais de telles questions n’auraient été abordées dans les échanges au sein du personnel. Ces questions ont marqué un tournant important pour les écoles et ont déclenché de vives discussions, du moins dans mes classes. Les futurs enseignants s’alarment à l’idée que, dans certaines écoles, il n’existe que des toilettes neutres pour le personnel et s’inquiètent à la perspective qu’un élève puisse utiliser les mêmes toilettes qu’eux.
Je leur demande alors, lorsqu’ils partent en stage, de se renseigner sur les politiques de leur école en matière de services de soutien aux personnes LGBTQIA2S+. Comment les enseignants gèrent-ils la question des vestiaires pour les cours d’éducation physique, par exemple? La plupart reviennent surpris de l’étendue des mesures de soutien en place et des transformations qui se sont produites depuis qu’ils étaient eux-mêmes élèves.
Littérature LGBTQIA2S+
Dans les cours universitaires que je donne, je me réfère souvent à l’histoire de James Chamberlain, un enseignant de Colombie-Britannique qui a contesté l’interdiction par le conseil scolaire de Surrey des livres LGBTQIA2S+ et demandé d’en utiliser trois dans sa classe de primaire. Le conseil scolaire a refusé, invoquant les convictions religieuses de quelques parents et ce qu’ils considéraient comme un contenu trop mature pour des élèves de première année. Chamberlain a intenté une action en justice contre le conseil scolaire.
La Cour suprême du Canada lui a finalement donné raison en déclarant que les objections morales de certains parents ne constituaient pas un motif valide d’interdiction. La Cour a aussi relevé que l’apprentissage de la diversité améliore en réalité la formation des enfants et encourage le respect des personnes perçues comme différentes.
Dans les années 2010, on a commencé à accorder une place explicite aux expériences LGBTQIA2S+ dans les manuels scolaires : récits de vie, histoire des luttes pour les droits, enjeux liés au VIH/sida. Cette visibilité nouvelle dans les cours a contribué à en faire quelque chose de normal pour les élèves. Nous avons également constaté une augmentation de la littérature LGBTQIA2S+ pour enfants, notamment Simon vs. the Homo Sapiens Agenda de Becky Albertalli et I Am Jazz de Jessica Herthel et Jazz Jennings.
Aujourd’hui, des ressources en ligne telles que le Canadian Children’s Book Centre proposent chaque année des listes de livres arc-en-ciel d’auteurs canadiens. Scholastic Canada présente une sélection de livres dans sa page Lire avec fierté, et la maison d’édition Strong Nations présente des titres autochtones avec un contenu LGBTQIA2S+. TEACH Magazine propose également une collection de plans de leçon sur l’équité et l’inclusion centrés sur des livres canadiens.
L’éducation de demain
En septembre 2023, j’ai reçu plusieurs courriels affolés de la part de mes étudiants. Ils avaient été informés des rassemblements 1MillionMarch4Children organisés dans les écoles pour protester contre ce que les organisateurs appellent l’« idéologie du genre » et voulaient manquer les cours pour y assister, afin de montrer leur soutien aux droits des personnes LGBTQIA2S+.
Les manifestations, déclenchées par l’adoption de nouvelles directives scolaires au Nouveau-Brunswick puis en Saskatchewan, exigeaient que les élèves transgenres et non binaires de moins de 16 ans obtiennent le consentement de leurs parents avant que leurs enseignants puissent utiliser le prénom qu’ils ont choisi. Mes étudiants qui ont participé à l’un de ces rassemblements ont demandé s’ils pouvaient prendre du temps en classe pour informer leurs condisciples des motifs des manifestations. J’ai accepté avec plaisir.
La passion que j’ai perçue chez ces futurs éducateurs m’a confortée dans l’idée que les choses ont réellement évolué au fil des ans, malgré les reculs de certaines provinces comme l’Alberta, qui, en 2024, a introduit trois nouveaux projets de loi aux conséquences directes pour les élèves transgenres.
Le projet de loi 27, l’Education Amendment Act, interdirait aux enseignants d’utiliser les noms et pronoms choisis par les élèves sans en informer d’abord les parents. Il imposerait aussi que les parents donnent leur autorisation avant que leurs enfants reçoivent un enseignement portant sur l’identité de genre, l’orientation sexuelle ou la sexualité humaine. Le projet de loi 26 restreint l’accès aux soins de santé, en particulier aux chirurgies d’affirmation de genre, tandis que le projet de loi 29 interdit aux athlètes transgenres de participer à des compétitions dans des ligues non mixtes.
Malgré ces projets de loi, il y a de l’espoir. Je le vois chez mes étudiants. Par rapport à il y a 25 ans, les futurs éducateurs avec lesquels je travaille aujourd’hui sont beaucoup plus à l’aise pour aborder les réalités LGBTQIA2S+ et échangent spontanément ressources et idées, afin de mieux soutenir tous leurs futurs élèves.
Je constate que mes étudiants se positionnent de plus en plus comme des alliés et participent à des échanges sérieux sur la manière de mieux accompagner les élèves transgenres, par exemple. Ils cherchent délibérément des ressources inclusives, à l’intérieur comme à l’extérieur de la salle de classe. Ils n’hésitent pas à poser des questions difficiles parce qu’ils souhaitent obtenir des réponses franches et authentiques. Ils veulent amener leurs collègues à faire preuve de davantage d’acceptation et de compréhension et, ce faisant, contribuent peu à peu à transformer le monde de l’éducation.
Depuis l’adoption du projet de loi C-23, il y a 25 ans, la représentation des personnes LGBTQIA2S+ dans les établissements d’enseignement au Canada s’est transformée : d’une reconnaissance surtout juridique et d’une attention politique limitée, on est passé à une présence désormais inclusive, solidaire et visible dans la vie scolaire. Le Canada a réalisé des progrès considérables dans l’intégration des enjeux LGBTQIA2S+ dans les curriculums, dans la création d’espaces d’apprentissage sécuritaires et dans la mise à disposition de ressources adaptées pour les élèves LGBTQIA2S+. Les actions de défense des droits et les protections juridiques en place, bien qu’elles soient mises à l’épreuve, continuent de façonner un environnement éducatif plus inclusif et plus équitable qu’auparavant.
Nous assistons à une évolution profonde de la société vers une acceptation et une reconnaissance plus affirmées des personnes LGBTQIA2S+, de même qu’à une compréhension de plus en plus nette de l’importance de l’inclusion dans le système éducationnel.
Christine L. Cho, PhD, is a Professor at Nipissing University’s Schulich School of Education. A practicing visual artist and a former elementary school teacher, Christine utilizes visual media and critical pedagogy to expand upon diverse ways of knowing. Her research contributes to current educational conversations on racial, ethnic, linguistic, and LGBTQ+ representation in schools.


