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La loi des conséquences imprévues, ou une meilleure façon d’apprendre

La loi des conséquences imprévues, ou une meilleure façon d’apprendre

Richard Worzel [Translate]

Dans un autre article de ce numéro, on parle de la souveraineté dans l’Arctique (Le Projet sur le Nord canadien), ce qui est intéressant mais ne présente qu’un aspect d’une question beaucoup plus importante que l’on peut aborder sous divers angles : celui de la politique, de l’économie, de la géologie, de la climatologie et de bien d’autres. Dans la vie, les sujets se recoupent, et considérer les problèmes d’un point de vue plus large motivera davantage les élèves (et les professeurs) pour développer différents aspects de leur éducation et ne pas considérer les matières comme des blocs découpés indépendants les uns des autres. Alors justement, permettez-moi d’élargir cette discussion sur la question de la souveraineté dans l’Arctique.

D’abord, l’unique raison pour laquelle cette souveraineté devient un sujet brûlant – si je puis dire – c’est le changement climatique car il ouvre le passage du Nord-Ouest et rend l’Arctique beaucoup plus accessible. Lorsque l’Arctique était bloqué par les glaces – et semblait devoir le rester – on le considérait comme une terre désolée qui n’avait d’intérêt que pour les Premières Nations et les quelques autres peuples qui y vivaient. Mais il est maintenant évident que le climat change, et cela rend l’Arctique beaucoup plus intéressant pour de nombreuses raisons. Pour que cela soit clair, examinons plus précisément cette question du changement climatique.

Certains scientifiques ratiocinent et le long terme est marqué d’incertitude, mais si l’on regarde ce qui se passe, une chose est certaine : le climat est en train de changer. Il n’est que de voir les chutes de neige et les froids extrêmes inhabituels en Grande-Bretagne et en Europe du Nord, le réchauffement et le refroidissement en Antarctique, la fonte des routes de glace et du pergélisol dans l’Arctique canadien. Ceux qui nient le changement climatique diront qu’il est trop tôt pour affirmer qu’il se passe vraiment quelque chose – si c’est même le cas – étant donné que le climat change constamment et de façon tout à fait naturelle.

Mais laissons la controverse de côté. Considérons que le changement climatique est une réalité et qu’il est maintenant trop tard pour l’arrêter (il se trouve que c’est ce que je pense). Cela ne veut pourtant pas dire que nous ne devons rien faire, car les mesures que nous prenons maintenant pèseront énormément sur la gravité des changements, qui transformerait un léger coup de soleil en une insolation potentiellement mortelle. À partir de l’exemple de la souveraineté dans l’Arctique et de celui du changement climatique, j’aimerais approfondir les raisons pour lesquelles il est si difficile de prévoir l’avenir.

D’après le consensus auquel sont parvenus les modélisateurs du changement climatique, la température globale de la planète au cours de ce siècle devrait augmenter d’environ 2 ° (tout est ici exprimé en Celsius). Ceci va probablement vouloir dire un réchauffement des océans, une élévation du niveau des mers, une pluviosité plus importante en certains lieux et davantage de sécheresse dans d’autres, des tempêtes plus violentes en hiver comme en été, et une modification notable des périodes de végétation dans toutes les régions agricoles. Mais étudions le changement plus à fond car, souvent, ce ne sont pas les effets primaires qui sont les plus critiques, mais bien les effets secondaires, tertiaires ou plus en aval encore.

Prenons l’exemple du Canada. Que signifie le changement climatique pour les Canadiens ? Tout d’abord, il signifie que le passage du Nord-Ouest est désormais ouvert et devient un raccourci maritime entre l’Europe et les villes côtières de l’est de l’Asie. Cela soulève des tensions politiques entre les États-Unis (qui allèguent que le passage du Nord-Ouest est une voie d’eau internationale et, partant, ouvert à tous les pays) et le Canada (qui, lui, allègue qu’il s’agit d’une voie intérieure). Cette question a déjà créé des tensions entre les nations arctiques (le Canada, la Russie, l’Amérique, le Danemark et les autres pays nordiques), suscitant très vite des revendications territoriales eu égard à d’éventuelles ressources naturelles dans un océan Glacial Arctique… libre de glace. Le Canada est ainsi dans une position géopolitique beaucoup plus combative avec, potentiellement, à la fois davantage de monnaies d’échange et de situations conflictuelles pour lesquelles il n’est pas prêt.

Considérons maintenant l’agriculture. Les Prairies canadiennes sont l’un des plus grands greniers du monde. Les pays en rapide développement, tels que la Chine, l’Inde, enregistrent une énorme augmentation de leur niveau de vie. Leurs populations mangent donc davantage et mieux, créant ainsi une plus grande demande d’aliments. Bonne chose pour les agriculteurs canadiens, peut-être. Si le climat se réchauffe au Canada, ces agriculteurs verront des périodes de végétation plus longues, ce qui pourrait signifier des récoltes meilleures et plus diversifiées.

Pourtant, tout cela n’est pas uniquement synonyme de bonnes nouvelles. D’abord, parce que le changement climatique risque aussi d’entraîner des modifications de la pluviosité et de la nivosité. Les Prairies sont des terres agricoles marginales parce qu’elles sont très arides. Ce n’est que parce qu’elles enregistrent juste assez d’humidité aux bons moments de l’année qu’elles peuvent produire autant. Si les précipitations se modifient, les Prairies pourraient devenir moins productives et non pas plus. Ainsi, en 2010, dans certaines régions des Prairies, de nombreuses et fortes pluies au début du printemps ont rendu le sol trop mou et humide pour la plantation ; dans de nombreux cas, la période de végétation s’est ainsi trouvée considérablement raccourcie, ce qui a entrainé un rendement moindre, voire une perte totale des récoltes.

Un climat plus chaud signifie également davantage d’animaux nuisibles. Moins d’insectes mourront durant des hivers moins rigoureux et, venant de cieux plus cléments, de nouveaux insectes apparaîtront qui seront plus difficiles à éradiquer. Des températures plus chaudes signifieront aussi davantage de maladies des plantes, de parasites et de rouilles, ce qui, là encore, complique les choses.

Une meilleure productivité entraînera une concurrence accrue entre les agriculteurs pour les récoltes, ce qui risque de déclencher des conflits dans la politique canadienne, opposant les agriculteurs et les provinces agricoles aux consommateurs et aux provinces consommatrices en raison du prix des aliments.

Dans l’intervalle, les peuples qui vivent dans le Grand Nord risquent d’avoir à abandonner leurs maisons. En de nombreux endroits, le pergélisol d’été fond et les routes de glace, essentielles pour ravitailler les agglomérations du Nord durant l’hiver, fondent plus tôt et gèlent plus tard. Cela veut dire que moins de provisions parviendront jusque dans le Nord avant que ces localités ne soient isolées au printemps et en été en raison du temps. Les Canadiens du Sud qui ont montré à maintes et maintes reprises qu’ils ignoraient les Canadiens du Nord seront-ils prêts à les aider ? La souveraineté dans l’Arctique ne s’applique-t-elle qu’aux relations internationales ? Ici encore, c’est un problème politique qui se trouve soulevé par une question climatique.

Si le niveau de l’eau monte, comment cela va-t-il affecter les côtes canadiennes dans des villes comme Saint-Jean (Terre-Neuve), Halifax, Vancouver et Victoria ? Et sur la côte ouest, où le risque d’un tremblement de terre important est déjà grand, l’élévation du niveau de l’océan va-t-elle exercer une pression encore plus forte sur les failles sous-marines et déclencher des secousses telluriques plus nombreuses ou plus violentes ?

Quant aux océans, leur réchauffement aura de nombreux effets. Cela signifie sans doute des ouragans moins nombreux mais plus dévastateurs, infligeant plus souvent des dégâts aux villes côtières (y compris dans nos provinces atlantiques, comme cela s’est produit en 2010). Cela signifie également la mort de colonies de corail et la formation de nouveaux récifs dans des lieux plus éloignés de l’équateur. On pourrait même enregistrer un effondrement de la chaîne alimentaire océanique, ce qui pourrait être une très mauvaise nouvelle pour toute la vie sur Terre. (En réalité, nul ne sait vraiment.)

Un réchauffement des océans risque aussi de voir le climat du Royaume Uni et de l’Europe du Nord s’inverser. Il ne faut pas oublier que Londres est sensiblement à la latitude de la baie James et que, sans les effets thermiques du Gulf Stream, la capitale britannique serait beaucoup plus froide. Mais le ruissellement provenant de la fonte des glaciers du Groënland et la rapide disparition de la calotte polaire apportent de l’eau douce et froide dans l’Atlantique Nord via le détroit du Labrador, ralentissant le Gulf Stream et le diluant. Il n’est pas certain que ce soit la cause des récents hivers plus froids et plus enneigés en Europe, mais le réchauffement des océans pourrait bien y contribuer. Dans l’histoire géologique, le Gulf Stream s’est déjà trouvé contrarié, entraînant des changements climatiques importants en Europe du Nord.

Maintenant, si le climat du Royaume Uni et de l’Europe du Nord se refroidissait radicalement, pensons aux changements spectaculaires que pourraient connaître l’économie de ces pays et la géopolitique mondiale.

Mais la dernière possibilité que j’aimerais étudier est un changement climatique extrême. Selon certaines théories, la dernière période glaciaire d’il y a environ 12 000 ans aurait été déclenchée par un réchauffement de la planète. Certains géologues estiment que les signes du changement climatique que nous observons actuellement sont semblables à ceux qui précédèrent les deux dernières périodes glaciaires. Supposons que le changement climatique entraîne un effet domino qui nous projette dans une autre période glaciaire. Les conséquences seraient beaucoup plus graves que celles du réchauffement de la planète.

Si l’on pense qu’au plus fort de la dernière période glaciaire, le Canada était en majeure partie recouvert d’au moins trois kilomètres de glace, une nouvelle période glaciaire nous raierait de la carte. Heureusement, cette perspective n’est encore surtout que celle d’une minorité et doit être considérée comme très peu probable.

On peut réfléchir davantage, bien davantage, aux conséquences du changement climatique, qu’elles soient imprévues ou en aval. La souveraineté dans l’Arctique est un domaine ; il y en a beaucoup d’autres. Toutefois, plus que n’importe lequel, l’étude de ce problème montre clairement qu’étudier ce qui se passe dans la réalité – au lieu de caser soigneusement les connaissances dans de petites boîtes individuelles – permet d’élargir la vision et la compréhension des choses et de rendre les sujets plus passionnants.

Richard Worzel est un futurologue canadien éminent et l’un des orateurs les plus demandés dans ce domaine. Il donne bénévolement de son temps pour dialoguer avec des élèves du secondaire, selon ses disponibilités. Vous pouvez le rejoindre à futurist@futuresearch.com.

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